Enjoy The Silence...: [T]extuel
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29 septembre 2008

[H]ymne à la Beauté


Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
O Beauté? ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore;
Tu répands des parfums comme un soir orageux;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.

Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres?
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien;
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques;
De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite, flambe et dit: Bénissons ce flambeau!
L'amoureux pantelant incliné sur sa belle
A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
O Beauté! monstre énorme, effrayant, ingénu!
Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu?

De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sirène,
Qu'importe, si tu rends, — fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine! —
L'univers moins hideux et les instants moins lourds?

Charles Baudelaire >> Les Fleurs du mal (1857) >> Hymne à la Beauté

12 février 2008

D-Side [M]agazine N°44

2008 : plus moyen de griller trois paquets de clopes sur le dance floor pour se faire une belle brume à la Sisters Of Mercy, plus moyen de se lever tard et de gagner plus en travaillant moins, plus moyen de faire profiter impunément un bien public de ses talents de pyrotechnicien pour amener la culture métal-indus teutonne dans nos banlieues, plus moyen de savourer à la 50aine une retraite de sans-papiers fonctionnaire récidiviste, plus moyen d’être culturellement correct sans écouter les reprises d’Enrico Macias par Carla Bruni.

Et peut-être plus moyen un jour de lire D-Side en dehors de la douceur du cercle carcéral… Alors que vous souhaiter d’autre ces jours-ci que de continuer à vivre sereinement votre anormalité musicale, littéraire, cinématographique… ?

Ne soyez jamais sages mais soyez toujours justes et bons, car un jour, les Grands Anciens vous le rendront.

11 février 2008

Les [M]ystères du Château d'Udolphe

Ann Radcliffe eut-elle réellement un goût immodéré pour les tranches de bœuf cru, source d’affreux cauchemars inspirateurs ? L’histoire de la littérature fantastique n’a pas tranché. La fulgurante carrière de l’auteur en revanche, ne fait aucun doute : six ans pour trois romans promis au succès – Le Roman de la forêt (1791), Les Mystères d’Udolphe (1794), et L’Italien (1797).

Ici, le fantastique donne toute sa mesure, pas de voix d’outre-tombe, de musique éthérée, de cadavres sanglants, de folie furieuse, de séquestration abusive, d’amours contrariées, de faux héros démasqués qui ne manquent à l’appel de ces mystères.


Mais là où, dans le schéma canonique du genre, l’explication surnaturelle voire l’absence d’explication constituent la tension de la narration, Ann Radcliffe détourne le fantastique pour expliquer rationnellement certains phénomènes étranges. Au souvenir persistant de ses troublantes architectures piranésiennes se mêle le sentiment d’avoir été le jouet d’une brillante illusionniste.

“Une visite au Mont-Saint-Michel est un plaisir du même genre que celui qu’on prend à lire un roman d’Ann Radcliffe. Vous montez, vous descendez, vous changez à chaque instant de niveau, vous suivez des couloirs obscurs (…) sous ces ogives où semblent s’accrocher de leurs ongles les chauves-souris de Goya” T. Gautier.

10 janvier 2008

The [R]aven

Par Edgar Allan Poe.

Le Corbeau (titre original : The Raven) est un poème de l'écrivain américain Edgar Allan Poe, et compte parmi les textes les plus forts de ce poète, établissant sa réputation dans son pays et en Angleterre. Il paraît pour la première fois le 29 janvier 1845, dans le New York Evening Mirror. D’une grande musicalité et à l'atmosphère irréelle, obéissant à une métrique stricte, le poème raconte l'histoire d'une mystérieuse visite que reçoit le narrateur, alors amoureux éperdu, celle d'un corbeau perché en haut de sa porte, répétant inlassablement « Jamais plus ».

Extrait:

"Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît si facilement la parole, bien que sa réponse n’eût pas un bien grand sens et ne me fût pas d’un grand secours; car nous devons convenir que jamais il ne fut donné à un homme vivant de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté au-dessus de la porte de sa chambre, se nommant d’un nom tel que – Jamais plus!

Mais le corbeau, perché solitairement sur le buste placide, ne proféra que ce mot unique, comme si dans ce mot unique il répandait toute son âme. Il ne prononça rien de plus; il ne remua pas une plume, – jusqu’à ce que je me prisse à murmurer faiblement : «D’autres amis se sont déjà envolés loin de moi; vers le matin, lui aussi, il me quittera comme mes anciennes espérances déjà envolées». L’oiseau dit alors: «Jamais plus!»"


(Le poème fut traduit en français en deux versions, l'une de Charles Baudelaire, et l'autre de Stéphane Mallarmé.)

Pour lire le poème, transportez-vous ici.

28 décembre 2007

Le [T]emps Désarticulé

Par Philip K. Dick (1959)

Ragle Gumm, 46 ans, non marié, vétéran de la 2ème Guerre Mondiale, vit tranquillement avec la famille de sa soeur dans une petite ville américaine, dans les années 50. Il gagne sa vie d'un façon un peu particulière : il trouve chaque jour la bonne réponse au concours du quotidien local. Mais quelque chose ne va pas. Pourquoi des objets disparaissent-ils parfois sous ses yeux pour laisser la place à des étiquettes portant leurs noms ? Pourquoi ce vieux journal trouvé dans un terrain vague parle-t-il de cette belle inconnue, Marilyn Monroe, comme d'une célébrité mondiale ? C'est sûr, quelque chose ne va pas. Mais est-ce chez Ragle ? Ou la réalité est-elle truquée ?

Extrait:

"Notre réalité est criblée de fuites. Une goutte par ici, deux ou trois gouttes par là. Une tache d'humidité qui se forme au plafond. Mais pourquoi ? Qu'est-ce que cela veut dire ?
Il se mit en devoir d'ordonner ses réflexions de manière rationnelle. Voyons comment je suis arrivé là. J'ai mangé trop de lasagnes et je me suis dépêché de quitter la table de poker alors que j'avais un jeu plus qu'honnête pour aller prendre un comprimé dans la salle de bains qui n'était pas éclairée.
Devait-il remonter plus loin ?
Non, songea-t-il. Au-delà, c'est l'univers ensoleillé, des enfants qui s'ébattent, des vaches qui meuglent et des chiens qui frétillent de la queue. Des pères de famille qui tondent la pelouse le dimanche après-midi et écoutent en même temps le match de base-ball à la télé. Nous aurions pu continuer ainsi à jamais. Ne rien remarquer.
S'il n'y avait eu l'hallucination de Ragle.
Et de quelle hallucination s'agissait-il au juste ? Ragle en effet s'était toujours abstenu de lui fournir des détails.
Pourtant, poursuivait-il, lancé dans son monologue intérieur, l'expérience de Ragle présente des traits généraux identiques à ceux de la mienne. D'une certaine manière, Ragle s'est plus ou moins surpris à percer la réalité. A élargir la brèche. Ou bien il s'est aussi trouvé face à une brèche en train de s'agrandir pour devenir une immense déchirure.
Nous pouvons rassembler ce que nous savons, mais cela ne nous apprendra rien de plus, puisque dès le début nous savons que quelque chose ne va pas. Les énigmes que nous rencontrons ne nous mènent à aucune solution, mais nous permettent tout juste d'entrevoir l'ampleur de l'anomalie
."


Philip Kindred Dick est l’un des écrivains de science fiction les plus importants de la deuxième moitié du XXe siècle, auteur notamment de Blade Runner et Ubik. Décédé en 1982, il a incontestablement influencé un grand nombre de ses pairs, notamment ceux du mouvement cyberpunk, et plus largement toute une génération de créateurs, tel le designer Philippe Starck.

24 décembre 2007

La Chute de la Maison [U]sher

Par Edgar Allan Poe.

Appelé au chevet de l'un de ses amis d'enfance par une lettre mystérieuse et pressante, le narrateur découvre la mystérieuse maladie de son ami. L'étrange demeure dans laquelle il vit reclus en serait-elle l'origine?


Extrait:

" Mais mes efforts furent vains. Une insurmontable terreur pénétra graduellement tout mon être; et à la longue une angoisse sans motif, un vrai cauchemar, vint s'asseoir sur mon coeur. Je respirai violemment, je fis un effort, je parvins à le secouer; et, me soulevant sur les oreillers, et plongeant ardemment mon regard dans l'épaisse obscurité de la chambre, je prêtai l'oreille - je ne saurais dire pourquoi, si ce n'est que j'y fus poussé par une force instinctive - à certains sons bas et vagues qui partaient je ne sais d'où, et qui m'arrivaient à de longs intervalles, à travers les accalmies de la tempête. Dominé par une sensation intense d'horreur, inexplicable et intolérable, je mis mes habits à la hâte, car je sentais que je ne pourrais pas donnir de la nuit, et je m'efforçai, en marchant çà et là à grands pas dans la chambre, de sortir de l'état déplorable dans lequel j'étais tombé. "

Pour lire la nouvelle, transportez-vous ici.

14 décembre 2007

Le [H]orla


Guy de Maupassant
Deuxième version (1887)

Folie, terreur, hallucinations, être invisible. Ce récit est haletant, prenant, angoissant, montant crescendo au fur et à mesure du temps qui passe. Un voyage au bout de l'enfer pour un homme sombrant petit à petit dans la démence dans cette nouvelle fantastique de Maupassant.


Extrait:

"2 août. — Rien de nouveau ; il fait un temps superbe. Je passe mes journées à regarder couler la Seine.

4 août. — Querelles parmi mes domestiques. Ils prétendent qu'on casse les verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la cuisinière, qui accuse la lingère, qui accuse les deux autres. Quel est le coupable ? Bien fin qui le dirait ?

6 août. — Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai vu !... Je ne puis plus douter... j'ai vu !... J'ai encore froid jusque dans les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu !...

Je me promenais à deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de rosiers... dans l'allée des rosiers d'automne qui commencent à fleurir.

Comme je m'arrêtais à regarder un géant des batailles, qui portait trois fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout près de moi, la tige d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eût tordue, puis se casser comme si cette main l'eût cueillie ! Puis la fleur s'éleva, suivant la courbe qu'aurait décrite un bras en la portant vers une bouche, et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile, effrayante tache rouge à trois pas de mes yeux.

Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir ! Je ne trouvai rien ; elle avait disparu. Alors je fus pris d'une colère furieuse contre moi-même ; car il n'est pas permis à un homme raisonnable et sérieux d'avoir de pareilles hallucinations.

Mais était-ce bien une hallucination ? Je me retournai pour chercher la tige, et je la retrouvai immédiatement sur l'arbuste, fraîchement brisée, entre les deux autres roses demeurées à la branche.

Alors, je rentrai chez moi l'âme bouleversée ; car je suis certain, maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il existe près de moi un être invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doué par conséquent d'une nature matérielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et qui habite comme moi, sous mon toit..."

10 décembre 2007

[U]n pauvre honteux

Il l'a tirée
De sa poche percée
L'a mise sous ses yeux ;
Et l'a bien regardée
En disant : " Malheureux ! "

Il l'a soufflée
De sa bouche humectée ;
Il avait presque peur
D'une horrible pensée
Qui vint le prendre au coeur.

Il l'a mouillée
D'une larme gelée
Qui fondit par hasard ;
Sa chambre était trouée
Encor plus qu'un bazar.

Il l'a frottée,
Ne l'a pas réchauffée,
À peine il la sentait ;
Car, par le froid pincée
Elle se retirait.

Il l'a pesée
Comme on pèse une idée,
En l'appuyant sur l'air.
Puis il l'a mesurée
Avec du fil de fer.

Il l'a touchée
De sa lèvre ridée. -
D'un frénétique effroi
Elle s'est écriée :
Adieu, embrasse-moi !

Il l'a baissée
Et après l'a croisée
Sur l'horloge du corps,
Qui rendait, mal montée,
Des mats et lourds accords.

Il l'a palpée
D'une main décidée
À la faire mourir.
Oui c'est une bouchée
Dont on peut se nourrir.

Il l'a pliée,
Il l'a cassée ;
Il l'a placée,
Il l'a coupée,
Il l'a lavée,
Il l'a portée,
Il l'a grillée,
Il l'a mangée.

Quand il n'était pas grand, on lui avait dit :
Si tu as faim, mange une de tes mains.

Xavier FORNERET (1809-1884)
(Recueil : Vapeurs)

26 novembre 2007

D-Side [M]agazine N°43

Dave Gahan, Siouxsie, mais aussi Robert Smith, l’inoxydable tiercé gothic rock (Andrew Eldritch,Carl McCoy, Wayne Hussey) ou les pionniers EBM, techno-pop, cold et new wave, force est de constater que les “vieux” ont une allure et une patate d’enfer et sont toujours cultes, même pour les “petits”. Vélo ? Cocktail energy drink / formol en intraveineuse ? Alimentation bio et nuits de dix heures ? Les mauvaises langues pensent illico à drogue, Botox, Viagra, EAO (érection assistée par ordinateur) et photoshop pour expliquer le look et la vitalité de ces OGM de la scène dark.

On ne dit absolument pas là que la jeune génération ne fait pas le poids, mais tout chanteur qui a vu un Dave Gahan ou un Douglas McCarthy (Nitzer Ebb) en live ces derniers temps sait que monter avant ou après eux sur scène c’est risquer de passer pour un bulot neurasthénique niveau charisme et énergie.

Dave qui fait plus que jamais fantasmer jeunes filles, grandes sœurs et mamans… Son célèbre déhanché (sans prothèse) provoque toujours l’hystérie de la gent féminine, généralement suivie d’un regard dépité vers un compagnon totalement démuni…

Le bilan fin 2007: les groupes plus récents se disent (espèrent) que ces Grands Anciens vont bientôt disparaître, les fans refusent de les voir partir, et D-Side réunit tout ce beau monde sur le ring chaque bimestre pour compter les points…

25 octobre 2007

L'Aliéniste de Cale[B] Carr

1896, New York.
Le meurtre abominable d'un jeune garçon de 14 ans, travesti et prostitué, vient d'avoir lieu. John Moore, journaliste, retrouve son ami Théodore Roosevelt, préfet de la ville, et le docteur Laszlo Kreisler, sur les lieux du crime. Au delà de l'horreur, ce dernier vient grossir une longue série de meurtres très semblables... s'engage alors une course contre la montre où tel est pris qui croyait prendre!

Extrait: "Quand personne ne nous regarde, que nous sommes seuls face à nous-mêmes, nous courons, toujours aussi rapides et peureux que naguère, pour fuir les ténèbres que nous savons cachées derrière la porte de tant de foyers apparemment sans histoire, pour fuir les hantises greffées dans la cervelle des enfants par ceux-là même que la nature leur dit de croire et d'aimer, nous courons, plus pressés et plus nombreux encore, vers le mirage de ces potions, de ces médications, de ces prêtres, de ces philosophies, qui nous promettent de terrasser nos frayeurs et nos cauchemars et qui nous réclament, en échange, une dévotion servile."

[Note] De la psychologie criminelle (profilage) en plein balbutiement, des personnages attachants, un très beau tableau de la société new yorkaise de la fin du 19ème siècle, un rythme haletant, une intrigue accrocheuse, un thriller époustouflant... en un mot "Excellent".